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Intitulé : Première fête publique annuelle
Date : 25/10/1976
Lieu : Maison des Jeunes - Maison de la culture
Orateur : Directeur

Monsieur le Gouverneur,
Mesdames,
Mesdemoiselles,
Messieurs,

L'Académie Tahitienne, qui tient aujourd'hui sa première séance annuelle publique, vous remercie tous, d'avoir répondu si nombreux à son invitation. A tous donc, Mauruuru.

Veuillez, tout d'abord, nous excuser des reports successifs de cette séance qui, initialement fixée au 10 juin date prévue par notre règlement intérieur, n'a pu s'y tenir, en raison des événements politiques qui ont marqué cette journée.

Notre To'ohitu (Bureau), dans sa réunion hebdomadaire du lundi 14 juin, à l'unanimité, en a décidé le report au mois d'août, et ce, sur l'insistance de notre collègue, le Président Samuel RAAPOTO, car il estimait, compte tenu des événements du 10 juin, indispensable et sage, de la tenir hors de toute tension politique.

C'était hélàs, là, sa dernière volonté : le lendemain la triste nouvelle tombait, brutale : notre collègue Samuel RAAPOTO est mort.

L'Eglise Evangélique, le Territoire et le Fare Vana'a perdaient avec lui un grand homme.

Nous renouvellons, ici, à sa veuve, à sa famille et à l'Eglise Evangélique nos sentiments de douloureuses et sincères sympathies ; et pour vénérer sa mémoire, nous vous prions de bien vouloir observer un petit instant de recueillement.

Cette séance du mois d'août fixée au 31 n'a pu également se tenir en raison, cette fois-là, de la campagne des élections législatives partielles du 12 septembre dernier.

Nous la fixions définitivement à ce jour, toujours dans le respect de la volonté de notre regretté collègue.

Aujourd'hui, en conformité avec nos statuts et notre règlement intérieur, et après son élection au fauteuil du Président RA'APOTO le 30 juillet dernier, nous avons le plaisir de vous présenter et de recevoir officiellement au sein de notre compagnie, notre collègue Victor Teriimarama TERIIEROOITERAI, petit-fils du grand chef Teriieroo a TERIIEROOITERAI, orateur distingué et apprécié, une des plus hautes, des plus sympathiques et des plus représentatives figure de TAHITI. Monsieur TERIIEROOITERAI prononcera dans quelques instants un discours en langue tahitienne et dont la traduction vous a été distribuée.

Il y a 159 ans, le 10 juin 1817 à Afareaitu (MOOREA), le Roi POMARE II, le visage illuminé par une évidente satisfaction, composait lui-même sur la presse de la Société des Missions de Londres, son premier alphabet et, alignant majuscules et minuscules, il entreprenait l'impression de la première page du premier livre qui fut jamais imprimé et publié dans son royaume et dans les îles des mers du Sud.

Cet acte de Pomare dont on se souviendra toujours avec gratitude, a marqué un tournant décisif dans l'histoire de notre langue, en particulier, et de notre pays, en général.

Du stade de langue orale, le tahitien passait, enfin, au stade de langue écrite et devenait dès lors l'égale du “ reo Beretane ” des premiers missionnaires.

Les missionnaires, pour les besoins de leur apostolat, rendront alors le tahitien apte à dépasser le cadre étroit de la vie traditionnelle ; apte à exprimer des idées abstraites en l'enrichissant d'un important vocabulaire, formé systématiquement à partir de l'hébreu, du grec, du latin, de l'anglais et du français, mais aussi en faisant éclater la signification de certains vocables indigènes.

Comme toute autre langue vivante, même écrite, le tahitien, au contact des Européens, entrait alors dans la phase la plus importante de son évolution.

Il ne pouvait pas en être autrement, car les premiers missionnaires ou artisans-missionnaires de la Société des Missions de Londres, étaient venus à Tahiti avec la ferme intention d'y implanter, ainsi que dans les archipels voisins, non seulement la civilisation européenne avec sa science et ses arts mais surtout le christianisme avec son monument principal, la bible, à traduire en langue indigène. Ce travail entrepris, heureusement, avec une grande conscience et une grande science, a affermi le tahitien classique et grammatical auquel on recourt aujourd'hui encore, pour le connaître et le bien parler ; l'objectif constant des responsables - Henri NOTT en particulier étant de garder, autant que faire se pouvait, l'originalité de la langue et derrière cette originalité, la véritable personnalité du tahitien. La langue du Roi Pomare II n'a, donc, pu faire exception à la loi de l'évolution. Le vieil Horace, il y a bien longtemps, n'écrivait-t'il pas : “ Beaucoup de vocables qui sont déjà tombés, renaissent et il en tombera qui sont maintenant en honneur. Si l'usage le veut, c'est lui qui est l'arbitre, le droit et la règle du langage ”.

L'influence des missionnaires sur la langue ne s'est pas exercée par le seul canal de la bible ; les besoins de la vie religieuse amenèrent ceux des différentes confessions à imprimer, outre divers périodiques, un nombre important d'ouvrages.

N'est-ce pas que de nos jours encore, c'est particulièrement autour des églises et des temples surtout que le tahitien apprend à parler sa langue avec élégance et pureté ?

L'activité des premiers missionnaires s'est donc prolongée par celle des différentes missions du Territoire, à qui nous rendons aujourd'hui un vibrant hommage.

Alors, une question se pose, la langue tahitienne est-ellevraiment de nos jours méconnaissable, dégénérée ? Est-elle en voie de disparition comme l'on prédit certains il y a déjà quelques décades ?

Citon Edmond de BOVIS : “ la langue s'altère et dépérit comme la population, on la voit remplacée à vue d'oeil par un jargon vague qui cherche à se compléter, de tous côtés, par des mots qu'elle peut dérober çà et là aux langues étrangères... C'était en 1855... il y a plus d'un siècle... ”

Et à qui fait écho le pasteur missionnaire Charles VERNIER : “ Ne faudrait-il pas, écrit-il, que les responsables, conscients de leur responsabilité vis-à-vis d'un peuple et d'une langue que la France doit sauver de l'extinction lente, s'inspirent de l'exemple de ceux qui, aimant et ce peuple et sa langue, ont essayé de la faire “ repartir ” sans, hélàs, y parvenir ”.

Il n'avait pas, en effet, manqué dans le passé, de personnalités pour plaider la cause de la langue et même pour entreprendre des actions. Mais ces efforts restent sans lendemain, faute sans doute, d'une part, de pouvoir s'appuyer sur le sentiment de la population qui reste indifférente ou passive, faute d'intérêt marqué, d'autre part, des responsables du Territoire.

Il faudra attendre 1957 où le regretté Martial IORSS, pour qui j'ai ce soir une pensée émue et reconnaissante, prenant sérieusement conscience de la situation, à son tour, s'attèle à la tâche. Sa connaissance du tahitien lui vaut d'être choisi pour un enseignement de la langue. Il donne des cours du soir à la Chambre de Commerce et d'Industrie.

On assiste alors à un regain d'intérêt pour la langue. Européens, chinois et demis, et j'en compte certains parmi nous ce soir, suivent assidûment ces cours. Des diplômes officiels les sanctionnent. Le mouvement est relancé, semble-t'il.

Les enseignements privés protestants et catholiques s'entendent, malgré le peu d'échos favorables dansles milieux de l'Enseignement, pour organiser des cours de tahitien sanctionnés, là aussi, par des diplômes. Ces cours sont abandonnés momentanément, pour “ incompatibilité ” semble-t'il, avec le système scolaire officiel en place.

Le 15 juin 1965, à l'occasion de l'inauguration du Musée GAUGUIN de Papeari, pour la première fois et officiellement, est évoquée la double culture qui caractérise la Polynésie.

Le Gouverneur SICURANI y déclarait notamment : “ ... dans nos plans d'avenir, nous voulons réserver une place privilégiée à la culture, à la double culture, par laquelle s'exprime la Polynésie - la culture maorie, langue, musique, danse, arts plastiques - dont il faut fixer l'expression ancienne, qu'il faut sauver de la corruption, du pillage ou de l'oubli, non pas simplement pour conserver les formes du passé, mais pour nourrir une tradition créatrice et le style de vie dans lequel elle s'épanouit.
C'est dans ce couple de forces et dans cette alternance qu'est la vérité de la Polynésie. Nous voulons y demeurer et nous le pouvons... ”.

Cette formule, lancée dans un discours de circonstance, fait renaître l'espoir ; un projet est mis à l'étude et le 30 août 1967, le Conseil de Gouvernement approuvait le principe de la création d'une “ Académie de la langue tahitienne ”.

L'affaire intéresse tout le monde... Enfin ! les responsables du Territoire sont décidés à protéger ce qui constitue et ce qui subsiste vraiment encore de l'originalité du Tahitien, le dernier rempart de sa personnalité : sa langue.

Il ne s'agit plus de symboliser la “ double culture ” mais bien d'introduire le peuple tahitien dans une nouvelle culture à la fois moderne et parfaitement tahitienne. C'est une affaire d'importance. L'Assemblée Territoriale est saisie du projet, certains de ses membres font part de leur crainte de voir cette Académie “ devenir le Conservatoire d'une langue morte ” alors que son rôle devrait être de reprendre l'effort accompli, jadis, par les premiers missionnaires, oeuvre évolutrice, enrichissante, vivifiante et de donner aux Polynésiens d'aujourd'hui le meilleur outil d'acculturation au monde dans lequel ils vivent, c'est-à-dire une langue qui établisse un pont solide entre leur passé et leur avenir, en leur permettant d'assimiler, selon leur propre sensibilité, selon leur propre mode de pensée, tout ce que le monde moderne leur apporte. Cette haute mission suffit à la dignité de l'Académie Tahitienne.

La délibération 72-92 du 02 août 1972 de l'Assemblée Territoriale est l'acte de naissance de l'institution culturelle dénomme Académie Tahitienne - Fare Vana'a - composée de 20 membres désignés. Le mardi 02 juillet 1974, le Gouverneur Daniel VIDEAU, présidait, dans la salle du Conseil de Gouvernement, la séance inaugurale de l'Académie Tahitienne. Ainsi, s'achevait un processus de sept années, entamé le 30 août 1967.

Les nouveaux académiciens, impatients de se mettre à l'ouvrage, prennent pour première tâche l'élaboration des statuts, soumis à l'Assemblée Territoriale qui les approuve le 05 décembre 1974. La mission de l'Académie est fixée : elle a la charge de la sauvegarde et de l'enrichissement de la langue.

Pour ce faire, elle définit les actions prioritaires de son importante mission, à savoir :

1) Normaliser le vocabulaire, la grammaire et l'orthographe,
2) Favoriser la publication d'ouvrages rédigés en langue tahitienne et la traduction en langue tahitienne de la littérature mondiale,
3) Promouvoir l'enseignement généralisé de la langue tahitienne.

1 - Normaliser le vocabulaire, la grammaire et l'orthographe :

Après l'empreinte profonde qu'a laissé dans le tahitien l'activité des missionnaires, il nous faut ici, parler d'autres sources d'influence.

La première, discrète, certes, mais importante toutefois pour l'enrichissement de la langue : celle des interprètes du Gouvernement. Personnages indispensables et importants du Protectorat, ils ont doté le tahitien d'un vocabulaire administratif et juridique très exhaustif ; souvent tiré du français, d'ailleurs.

Citons entre autres : Orsmond, Barff, Jean-Marie Cadousteau, Alexandre Tahea Drollet, meilleur expert de son temps pour la langue tahitienne ; il signera avec le Pasteur Charles VERNIER une grammaire de la langue tahitienne publiée en 1934.

Depuis quelques décades, un autre facteur important apparaît : Radio Tahiti et depuis peu Télé Tahiti. Avec l'évolution extraordinaire de la technique moderne, Radio Tahiti, avec surtout l'apparition des transistors, pénètre dans toutes les familles polynésiennes.... dans leur langue et devient leur grand maître à parler : on adopte les termes qu'elle utilise et qu'elle invente pour les besoins de ses émissions.

Dans le domaine linguistique proprement dit, il faut signaler l'apparition d'ouvrages telles que grammaires, dictionnaires ou lexiques, citons-en quelques uns : les grammaires de VERNIER-DROLLET, celles de Martial IORSS, la réédition en 1969 de la grammaire et du dictionnaire de Mgr Tepano JAUSSEN celle de Mme Ma'i Ari'i et Anisson Du PERRON, celle du Révérend Père Hubert COPPENRATH et PREVOST et enfin le lexique d'Yves LEMAITRE, sans oublier DAVIES.

Ainsi, les quinze dernières années sont particulièrement riches dans le domaine linguistique.

Ces ouvrages laissent encore, certes, la place à un véritable dictionnaire où toute la langue, ancienne et contemporaine, surtout, serait répertoriée, ainsi du reste qu'à une grammaire complète et approfondie.

C'est à cet important travail de normalisation de la structure de la langue, de son vocabulaire et de son orthographe que s'est attachée l'Académie, aussitôt sa création.

Au rythme d'une séance plénière mensuelle et d'une séance hebdomadaire, l'Académie et la Commission de la langue, après plus de 110 séances tenues, ont déjà entrepris plus de dix chapitres de la grammaire. Ce travail permettra d'offrir aux auteurs de futurs manuels scolaires une base solide et incontestée et serait en même temps l'amorce d'ouvrages linguistiques complets que le public attend de l'Académie.

Ce programme serait ambitieux s'il devait reposer sur les seuls académiciens. Mais la jeune compagnie n'a pas l'intention de s'enfermer dans sa tour d'ivoire, elle sait qu'elle ne pourra réussir que si elle parvient à intéresser l'ensemble de la population à son action et à recourir à l'avis de personnes compétentes qui lui sont extérieures. C'est ainsi qu'elle confie solennellement le 03 octobre 1975, à un groupe de correspondants des Iles-sous-le-Vent, présidé par notre ami Emile HIRO, la charge de compilation d'un dictionnaire. Ce groupe d'études dynamique a déjà transmis une partie de ses réflexions et travaux à notre Commission de la langue qui y travaille. Nous leur rendons, aujourd'hui, publiquement hommage pour cette appréciable collaboration et nous saluons avec joie et gratitude son importante délégation à cette assemblée. Ces premiers travaux nous paraissent tout à fait représentatifs de l'action que l'Académie devra mener pour remplir la mission qui lui a été confiée.

Toujours dans le même ordre d'idée, l'Académie a, au mois de février dernier, sollicité d'un certain nombre de services et d'offices publiques, d'organismes privés ou d'associations, leurs concours, d'une part, pour recueillir les termes tahitiens techniques aférents à leur spécialité et ne figurant pas encore dans aucun dictionnaire, d'autre part, pour recueillir les termes français pour lesquels un équivalent tahitien n'existe pas encore. Nous leur remercions vivement de leur collaboration . Ce travail est en bonne voie et l'Académie Tahitienne aura bientôt à étudier les propositions de sa commission spécialisée.

2) Favoriser la publication d'ouvrages rédigés en langue tahitienne et la traduction de la littérature mondiale

Dans le but de susciter la renaissance de la langue écrite et tel que le prévoit, d'ailleurs, ses statuts, le Fare Vana'a a lancé l'année dernière un concours de création littéraire écrit en langue tahitienne, de traduction d'ouvrage de la littérature française et de chansons. Nous avons été agréablement surpris par le nombre et la valeur des ouvrages, tant de créations que de traductions. Monsieur John MARTIN, Secrétaire Général de l'Académie Tahitienne, vous en dira un mot, tout à l'heure, lors de la remise des prix de ce concours. Nous sommes persuadés que la sauvegarde et l'enrichissement de la langue passent par un immense effort de stimulation de l'expression orale et écrite. La création d'un prix annuel n'est donc pas seulement inspiré par le désir de copier l'Académie française mais se situe pleinement dans la ligne de l'effort que s'est tracée l'Académie Tahitienne. Son travail n'aura cependant de portée pratique que par les mass media et par l'enseignement de la langue.

3) Promouvoir l'enseignement généralisé de la langue tahitienne :

Question d'actualité, aujourd'hui, elle l'était déjà au début du siècle et maintes fois évoquée par des voix autorisées, celle du Gouverneur JULIEN par exemple :

“ ... Comme en bien d'autres territoires, on a, à Tahiti et plus d'une fois, entendu l'objection : pourquoi enseigner aux indigènes leur langue maternelle ; ne vaudrait-il pas mieux leur apprendre tout simplement le français ?

Trancher une question aussi grave que celle de l'existence d'une langue par un moyen aussi radical, c'est donner à ce délicat problème une solution de facilité pour ne pas dire de paresse. Les hommes soucieux de l'évolution normale et harmonieuse des populations, et respectant leur patrimoine de civilisation, ne sauraient y souscrire. Il est d'ailleurs une vérité dont on devrait se rendre compte, c'est que des êtres humains restés sur le sol de leur origine et y conservant une majorité numérique, sont indéfiniment liés à leur passé, aux traditions de races, et, plus encore, à la langue des ancêtres...

Il est donc de la plus urgente nécessité, à Tahiti, de donner au problème de l'initiation de l'indigène à sa propre langue, la seule solution rationnelle qui s'impose... ”

Le Pasteur Charles VERNIER et bien d'autres en leu temps, abondaient dans le même sens. On raconte l'anecdote suivante : un Gouverneur, homme de grande expérience coloniale, inspectant un jour une école de district, au cours d'une tournée à Moorea, fut ému par l'incapacité d'un jeune élève tahitien de traduire, dans sa langue maternelle, la dictée en français écrite dans son cahier. Aussi, fit-il, dès son retour à Papeete, nommer une commission chargée de trouver un remède à cette situation déplorable, hélàs, toujours d'actualité. Faites-en aussi donc l'expérience, lors de vos tournées, Monsieur le Gouverneur. Une grammaire tahitienne pour le cours élémentaire vit donc le jour, mais notre Gouverneur ayant quitté la Colonie avant sa parution, cette grammaire attend toujours d'être mise à la disposition des maîtres et des élèves des écoles.

Depuis et heureusement, de tous les secteurs de l'opinion du Territoire : instances élues, groupements divers et associations proches de la jeunesse et des oeuvres périscolaires, des voix se sont élevées pour réclamer une action en faveur de la langue et de la culture polynésienne. Un consensus s'en est d'ailleurs dégagé sur la nécessité de mettre en oeuvre une politique dans ce sens.

Notre Commission de l'Enseignement et de la Diffusion de la langue tahitienne, chargée de l'étude de cette question, dans son rapport en date du 11 mars 1975, concluait à la nécessité et à l'urgence d'introduire la culture et la langue tahitienne dans l'institution scolaire.

Trois mois plus tard, au cours de sa séance du 28 mai 1975, le Conseil de Gouvernement approuvait la création d'un groupe d'études chargé d'examiner les modalités et les conditions d'introduction de l'enseignement de la langue tahitienne dans les programmes d'enseignement.

Cette décision répondait à la nécessité de mettre en oeuvre une politique tendant à vivifier et préserver la culture polynésienne et les langues vernaculaires.

Cette réflexion est conduite sous l'autorité des responsables de l'enseignement ; des pédagogues, des enseignants et des membres de l'Académie Tahitienne constitue ce groupe d'étude.

Le 11 février 1976, le Conseil de Gouvernement approuvait les conclusions du rapport du groupe d'études, notamment en ce qui concerne les modalités et étapes de l'introduction de l'enseignement du tahitien dans les programmes scolaires du premier degré, dès la rentrée de l'année scolaire 1976-1977.

Cet enseignement n'offrira cependant une efficacité et une pleine rentabilité qu'à certaines conditions, surtout linguistiques et pédagogiques.

L'Académie Tahitienne a tenu un rôle essentiel dans la production des documents de base garantissant la valeur de la langue enseignée. Elle fixe les normes grammaticales et lexicologiques.

La commission pédagogique, créée au sein du groupe d'études, composée de membres dont l'expérience pédagogique est reconnue, de linguistes et de personnes connues pour leur compétence dans la connaissance de la langue tahitienne, a été chargée, d'une part, de collecter toute la richesse culturelle existante (chants-poésies, contes et légendes et textes de toute nature) de manière à apporter une aide aux enseignants.

D'autre part, elle a été chargée de l'élaboration d'une méthode structurée, à partir du cours élémentaire 2ème année, suivant la technique audio-visuelle et à partir de thèmes de la vie polynésienne et utilisée depuis la rentrée de cette année scolaire. En raison de difficultés de dernière heure, le plan initialement prévu pour cet enseignement dans les écoles du premier degré a vu son exécution quelque peu retardée à une année.

Néanmoins, trente deux classes (14 de l'enseignement public, 4 de l'enseignement protestant et 14 de l'enseignement catholique) ont, depuis la rentrée, utilisé la méthode, à titre expérimental.

L'enseignement est donné par l'instituteur titulaire de la classe à raison d'une demie-heure par jour.

Le soutien pédagogique se fait sous formes de réunions, complétées par des visites de classe, qui permettent de se rendre compte de l'avancement des élèves.

Après un mois à un mois et demi d'expérience, à part quelques problèmes mineurs d'adaptation, on peut déjà constater la progression satisfaisante des élèves, dans toutes les classes et l'intérêt quasi-universel qu'ils portent à la chose ; dans l'ensemble donc, des résultats extrêmement positifs, la méthode sembland être bien adaptée, et les familles ayant accueilli très favorablement cet enseignement.

Nous ne pouvons que nous féliciter ici de la bonne et indispensable coopération organique qui existe entre la commission pédagogique et l'Académie Tahitienne.

Nous tenons aussi à féliciter et à remercier publiquement les enseignants volontaires qui, conscients de l'importance de leur rôle d'éducateurs avertis, surtout dans le domaine qui nous intéresse, ont accepté de guider et de veiller aux premiers pas, certainement difficiles, de leurs enfants, de nos enfants, vers ce retour à la source culturelle.

Pourquoi donc cet enseignement ?

On peut présumer que, hors la grande zone urbaine de Tahiti, les premières communications qui s'échangent entre l'enfant et son milieu familial le sont dans la langue maternelle. Très nombreux sont ceux-là, entrant à l'école pour la première fois, qui ignorent complètement la langue française.

Il est apparu donc nécessaire, d'une part, que cesse la mise en quarantaine de notre langue largement utilisée, d'autre part, que l'Ecole, en particulier, aide les enfants à la maîtriser afin qu'ils l'utilisent avec aisance et correction.

Ces enfants arrivent à l'école avec un handicap important, qui, bien souvent, ne fait que s'accroitre au cours de leur scolarité, handicap souvent lié à l'absence de structure de préscolarité (école maternelle). Il se produit alors chez ces enfants, brusquement arrachés à leur milieu linguistique d'origine, une sorte de “ blocage ” préjudiciable à leur développement mental.

Il en résulte, au moins, deux inconvénients majeurs :

- d'une part, l'école ne fait rien pour aider les enfants à structurer leur langue maternelle, qui court ainsi le risque de s'émietter et de se réduire à des onomatopées,

- d'autre part, ces enfants sont exposés à prendre en désaffection, sinon même, considérer avec hostilité cette “ langue étrangère ”, cette “ école étrangère ”...

L'introduction de la langue tahitienne dans les programmes scolaires valorisera les enfants du milieu socio-culturel strictement tahitien, et pourra ainsi leur redonner confiance et les rendre disponibles pour d'autres études. En outre, l'école jouera ainsi le rôle qui lui incombe : corriger les imperfections de la langue parlée au plan phonétique et linguistique, et proposer des acquisitions nouvelles.

Ce rôle du langage est d'ailleurs essentiel pour que se construise la pensée et se développe l'intelligence, tout en permettant à l'enfant de mieux dominer son environnement matériel, social, culturel et idéologique.

Ces objectifs concourreront donc à favoriser le développement affectif et mental de l'enfant et à lui assurer un meilleur équilibre et une meilleure insertion dans l'environnement immédiat qui est le sien.

Mais la langue française, langue de grande diffusion, instrument indispensable de la promotion sociale, pratiquée et comprise par une bonne partie de la population, doit être enseignée, enrichie et perfectionnée. Ces deux langues, sont susceptibles de se prêter un mutuel appui, les progrès dans l'une entraîneraient certainement des progrès dans l'autre.

En fait, il n'y aura pas concurrence des deux langues mais complémentarité.

Si l'enseignement permet de préparer l'avenir, il doit être mené de pair avec un effort dans le domaine des mass media qui permettent d'obtenir une diffusion plus rapide et soutenue. C'est en écoutant la radio, en suivant les programmes de télévision, en lisant les journaux et les livres rédigés dans leur langue, qu'enfants et adultes prendront l'habitude de la mieux parler et bénéficieront de l'enrichissement du vocabulaire préparé par nos commissions spécialisées.

C'est dans cette optique que l'Académie Tahitienne s'est fixée deux objectifs immédiats, exposés au Secrétaire d'Etat, Olivier STIRN, lors de sa visite en mars 1975 :

1 - L'abrogation du décret du 11 décembre 1932. Nombreux sont ceux qui se sont élevés contre ce décret qui règlemente le régime de la presse dans les Etablissements français de l'Océanie et considère le tahitien comme une langue étrangère. Cette démarche correspond à l'un des moyens pour l'Académie Tahitienne de mener à bien sa mission “ favoriser la publication d'ouvrages rédigés en langue tahitienne... ”

2 - L'application en Polynésie française de la loi n° 51-46 du 11 janvier 1951, relative à l'enseignement des langues et dialectes locaux, dite loi DEIXONNE, qui permettrait de compléter la décision d'introduction de l'enseignement du tahitien dans les programmes scolaires prise par le Conseil de Gouvernement et ainsi de faire un pas vers un enseignement plus adapté aux élèves de la Polynésie française.

Jusqu'à ce jour, rien, semble-t'il, n'a encore été décidé dans le sens pourtant favorable que nous avait laissé espérer Monsieur le Secrétaire d'Etat qui, par ailleurs, le samedi matin 11 mars 1975, à Uturoa, déclarait notamment : “ Je m'attacherai aussi aux problèmes culturels dont il n'a pu être question cette fois-ci. J'entends, en effet, promouvoir cette culture qui constitue l'âme polynésienne, par des aides matérielles importantes ”.

Monsieur le Gouverneur, Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, l'Académie Tahitienne s'est mise au travail, discrètement, aussitôt sa création.

La part de travail accomplie est déjà importante. Oui, il nous faut remplir notre mission : donner au Polynésien d'aujourd'hui le meilleur outil d'acculturation au monde dans lequel il vit.

Cette importante action culturelle est pour notre pays et notre peuple la condition d'un développement harmonieux.

L'Académie Tahitienne la propose à la Polynésie française et à la France.


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